- Et… Tu dors où, quand tu viens à Paris ?
Question anodine… Quoique… A onze heures du soir, à l'issue d'un diner légèrement arrosé, posée par une femme brune aux longs cheveux défaits et à la poitrine somptueuse, la question mérite un instant de prudente réflexion… Je connais Elsa depuis quelques mois : ordinaires relations de travail chez un éditeur, rencontres épisodiques autour d'un verre... Ce soir, c'était un dîner rapide. En tête à tête : le hasard, à la sortie d'une réunion.
- Alors, tu dors où ?
Cela dépend... de mon retour, de mon train, de la disponibilité des hôtels du quartier, ou comme ce soir, d'un ami qui m'a laissé la clef de son appartement, à Boulogne...
- Mais c'est loin, Boulogne !
Elle a quelque chose d'envoûtant dans son opulence, Elsa. Je lui ai toujours vu et par tous les temps, un t-shirt noir échancré jusqu'à l'exubérance et de longues jupes légères qui virevoltent comme une énigme... Grande fille simple et belle, elle bouge comme une herbe haute sous le vent, elle glisse, passe, enivre d'un sourire qui a brûlé, dit-on, plus d'un prétendant. Inaccessible, Elsa ! On lui prête volontiers des mœurs saphiques, mais par dépit sans doute, au prétexte qu'on la verrait souvent dans certaines soirées, avec la mystérieuse Judith, l'indéfectible amie au regard noir...
- Ecoute, c'est bête ! J'habite à deux pas, l'appart est immense... Demain je te dépose...
C'est tentant... Une heure de métro ou cinq minutes à pied... J'avoue que…
- Soit, dis-je... J'avoue que...
Et nous voici sur le boulevard, puis au pied d'un immeuble cossu dont le hall s'illumine à notre arrivée.
***
Au cinquième étage, sur le pallier, elle chuchote presque… "Tu verras, c'est d'un calme…" et sonne trois petits coups tout en ouvrant la porte.
- C'est nous, chantonne-t-elle à la cantonade !
Comment ça, "c'est nous" ? Et je la croyais seule…
Passablement intrigué, encouragé par mon hôtesse j'avance dans l'entrée et reste planté sur le seuil d'une grande pièce discrètement baignée de lumières douces et de musique langoureuse. Sur la table basse garnie de quelques bougies, mon whisky préféré et trois verres s'impatientent tandis que dévêtue d'un long négligé noir mollement retenu à la taille, Judith glisse vers moi sa nudité vaporeuse...
- Donnez-moi deux minutes, dit Elsa… Je vais me changer et je suis à vous…